Un long hennissement plaintif déchira le ciel d’une blancheur immaculée, rebondit abruptement sur les berges enneigées de la Bérézina, dérapa sans élégance à la surface du lac gelé et vint se ficher brutalement dans son cerveau, le sortant soudainement de la torpeur dans laquelle il était plongé. Simon Chevalier détacha à regret son regard de l’immensité cotonneuse qui lui faisait face, hypnotique, grandiloquente, aveuglante, et contempla quelques instants sa pipe en bruyères, dont le bout rougeoyant était sur le point de s’éteindre. Il plongea une main hésitante dans la poche intérieure de son épais manteau et ne fut pas même surpris de n’y trouver que des miettes de tabac infumables. Cette fois-ci, il était au bout de ses réserves. À quelques mètres sur sa gauche, la vieille carne décharnée s’ébroua à nouveau, s’approcha en dodelinant du point d’eau et gratta faiblement la couche de glace du bout du sabot, visiblement trop épuisée pour pouvoir la briser d’un coup net. Simon soupira, rangea soigneusement sa pipe dans sa poche et parcourut en traînant des pieds les quelques mètres qui le séparaient de leur campement sommaire.

Autour d’un feu asthmatique, deux hommes s’affairaient sans bruit et tentaient de faire fondre un gros bloc de glace dans une vieille marmite rouillée, tandis qu’un troisième taillait pensivement une branche de bouleau de la pointe de son couteau, salivant mentalement à la pensée d’y embrocher autre chose que ce minuscule lièvre des neiges qu’ils avaient réussi à capturer au prix d’une course-poursuite effrénée à travers la toundra. - « Moi, ce que j’en dis, c’est que ce n'est pas très prudent de faire du feu ici... - Ta gueule, Lanthier. Faut bien qu’on bouffe et qu’on se réchauffe un peu, ou on va tous crever comme des chiens dans ce pays de merde ». Le dénommé Lanthier ouvrit la bouche comme pour répondre, rajusta sur son nez ses petites lunettes cerclées de fer, leva un doigt en l’air puis se ravisa. Le chef avait toujours raison, c’est bien pour ça qu’il était chef et que lui n’était que simple soldat. - « Et faites un peu confiance à la hiérarchie, bordel !» Le caporal Jean-Baptiste Lassalle posa la marmite de glace à moitié fondue sur la grosse pierre plate qui jouxtait leur feu de camp, s’essuya pensivement les mains sur le revers de son pantalon et reprit plus calmement. - « Vous voyez les petites lumières, là-bas, en amont ? C’est Stoudianka. Le général Eblé à promis que d’ici deux jours, ses pontonniers néerlandais auront construit deux ponts avec le bois des baraques du village, et nous pourrons traverser sans encombre cette putain de rivière. On va y arriver, je vous le promets. On va rentrer chez nous. On va y arriver», répéta-t-il à mi-voix, comme s’il essayait de se convaincre lui-même de ses paroles. - « On n'arrivera jamais nulle part ! - Ta gueule, Lanthier, on t’a dit. » Cette fois, c’était le grognard assis en tailleur, occupé à tailler sa pique de rôtissoire, qui venait de parler d’une voix sourde. Il s’appelait Etienne, venait de Lyon et avait travaillé toute sa jeunesse dans les filatures de soie des Canuts avant de s’engager comme grenadier dans la Grande Armée par amour de celui qui n’était encore que le général Bonaparte. Ses larges paluches se refermèrent sur le corps encore chaud du lièvre, qu’il entreprit de dépecer sommairement en tirant la langue. Lanthier fourra ses deux mains dans les larges poches de sa pelisse militaire trop grande pour lui, rentra la tête dans ses épaules et marmonna, boudeur : - « N’empêche que ça me ferait presque regretter l’Egypte, ce bazar. C’était bourré de scorpions, on ne pouvait pas fermer l’oeil de la nuit, mais au moins on ne se gelait pas les miches en permanence. Non, vraiment, je n’arrive toujours pas à comprendre ce qu’on fabrique dans ce trou. Enfin, l’Empereur doit avoir ses raisons, comme toujours... mais il est où, l’Empereur, hein, pendant qu’on se les caille ? Le fourrier planta ses yeux gris-vert dans ceux de son aide de camp. Quel casse-couilles, ce Lanthier. Bon soldat, bon logisticien, toujours plein d’humour et d’esprit d’initiative, mais quel râleur ! - « Comment veux-tu que je le sache ? Tu me prends pour la Marie-Louise ? Il a sans doute pris un peu d’avance avec le général Corbineau pour préparer la contre-offensive. - Il a bien raison, ça me semble la seule chose à faire. Après tout, quand on attaque l’Empire, l’Empire contre-attaque ! » Eugène Lanthier avait levé le doigt de manière théâtrale et souriait de toutes ses dents, très content de sa sentence. Son sourire se figea soudainement alors qu’il portait doucement le regard à sa poitrine où commençait à s’élargir une tâche poisseuse d’un rouge vermillon. L’écho du coup de fusil leur parvint quelques microsecondes plus tard, assourdi par la neige, d’une lenteur infinie. - « Merde, des cosaques ! Foutez-vous à l’abri ! » Le caporal Lassalle n’eut pas le temps de mettre son propre conseil à exécution, ni de se saisir de son fusil posé à côté du feu. Le second projectile le faucha en plein élan, il tournoya quelques instants sur lui-même de manière comique, au ralenti, l’oreille gauche et la moitié de la joue emportée par la balle. Tétanisé de peur, Simon Chevalier resta figé là quelques secondes avant que son instinct de survie ne le fasse réagir brusquement. Ses jambes se dérobèrent sous son poids et il se jeta au sol, se retrouvant nez à nez avec le visage déchiqueté de son caporal qui le regardait fixement de son unique oeil valide, respirant à grande peine. Dans un dernier effort, il avança sa main à tâtons, saisit le col du manteau de Simon et lui glissa dans un souffle : - « Et surtout, n’oubliez pas, soldat... Solferino est fermé jusqu’au 31 mars à cause des travaux sur la Ligne 12. Si vous voulez aller à Gare Montparnasse, je vous conseille de passer plutôt par les Invalides. »